mardi 27 septembre 2011

Joseph Beuys, conversation avec Eddy Devolder, le 23 février 1988

Extraits de Joseph Beuys, Social Sculpture, Invisible sculpture, Altrnative Society, Free International University, Conversation With Eddy Devolder, Gerpinnes (Belgique), Ed. Tandem, 1990.

Beuys : [...] Ma vision de l'art essaye de briser et de dépasser les frontières de l'ordre artistique, d'une vision restrictive de l'activité culturelle.

Devolder : Vous êtes aussi sculpteur, alors ces dessins comment peut-on les approcher? Comme des dessins de sculpteur ou des sculptures en elles-mêmes?

Beuys : Ce sont des sculptures dans la mesure où elles creusent des matériaux de la vie dans le but de la transformer. Cela correspond pour ma part à une vision plus élargie, plus extensive de la sculpture.
En un sens, le dessin est une sculpture invisible. J'appelle cela aussi d'un autre terme, celui de sculpture sociale. En effet cette forme de sculpture associe et interpelle tout le monde. Elle renvoie à l'existence, à l'être intime, la vie privée de chacun. Ainsi aimerais-je que l'on considère mon travail comme une vision anthropologique de l'art, car dans mon esprit, c'est l'élément de base, le point de départ d'une vision alternative du futur. C'est, en un sens, une anticipation qui sera amenée à se développer et se définit toujours plus à l'avenir. Le cours même du temps ne cessera d'ailleurs de préciser cette notion. Je pense - et cela me rapproche d'une série de personnes qui essayent d'aller dans le même sens, - que cela nous donnera une nouvelle vision et une nouvelle compréhension de la liberté conçue alors comme une liberté dans la culture, c'est-à-dire comme possibilité pour cette liberté de se trouver pleinement et de se réaliser dans la culture. Je voudrais que l'on puisse tout à la fois se débarrasser, se libérer d'une vision restrictive des choses et de l'endoctrinement idéologique des États. J'aimerais que l'on puisse s'affranchir des intérêts économiques tels qu'ils sont conçus dans le système capitaliste occidental aussi bien que dans les États bureaucratiques de l'Est.
Je suis de ceux qui croient que seul l'Art, - c'est-à-dire l'art conçu à la fois comme autodétermination créative et comme processus qui engendre la création, - est à même de nous libérer et de nous conduire vers une société alternative.
[...] Cette idée de créativité fonde la liberté humaine. Et l'expression par excellence de cette liberté, sa principale détermination, c'est l'art.
[...] j'essaie d'approcher une vision plus élargie de l'art tel que je le comprends désormais, à savoir comme sculpture sociale.
[...] J'ai une ambition lorsque je travaille : je veux provoquer et stimuler les gens qui sont aux prises avec des problèmes analogues à ceux qui m'incitent à dessiner. Je veux donner aux gens la possibilité - et susciter en eux le sentiment qu'ils ont le devoir de développer des propositions ou de construire des modèles alternatifs que chacun peut voir, sur lesquels on peut se pencher pour les étudier et à travers lesquels chacun peut communiquer.
C'était déjà ce que j'avais cherché à réaliser avant 1968 en créant "l'Organisation pour la Démocratie Directe". Après quoi j'ai élargi cette structure pour la soumettre à des questions autres que celles de la démocratie. J'étais en effet de plus en plus concerné par des problèmes de liberté et des problèmes sociaux suscités par les structures économiques. C'est ainsi qu'est née clairement et organiquement l'idée d'une "Université Libre Internationale" et j'aimerais qu'elle serve comme modèle de libération pour tous les peuples de la terre. Voilà pourquoi j'ai créé en 1971 l'Université Libre Internationale. C'est à présent une institution ouverte  qui possède de multiples ramifications dans le monde. Ainsi, en Irlande du nord, en Italie, en Allemagne, en Angleterre... on y travaille sous forme de rencontres, de débats... Un peu partout se sont formés de petits groupes qui travaillent en interrelation et forment une espèce de coopérative. Le but c'est d'arriver à créer un immense mouvement qui rassemble l'humanité entière. Un mouvement qui d'abord ouvrirait sur la liberté pour aboutir à l'élaboration de structures démocratiques radicalement différentes.
Par ailleurs, cette vision de la liberté, je crois que seule la campagne, la nature nous en donnera la notion au sens où c'est l'ultime référence de la liberté. La nature en effet est l'élément, la référence déterminante de toute conception de la liberté. Les membres, les adhérents et les sympathisants de l'université sont pour l'instant, en majorité des travailleurs, des ouvriers d'usine, des syndicalistes...
[...] Ainsi nous avons des relations étroites avec le monde ouvrier et à chaque fois que nous nous rencontrons, nous essayons de renforcer nos liens. C'est ainsi que nous sommes également amenés à nous intéresser de plus en plus au monde rural.
[...] D'autre part, il y a évidemment aussi des scientifiques qui se trouvent impliqués dans notre université.
[...] c'est véritablement d'action qu'il s'agit ici et d'une action chaque fois spécifique. Car à chacune des actions, de plus en plus de gens sont impliqués dans l'action, provoqués par elle afin qu'à leur tour, ils réfléchissent et agissent dans le sens de l'action. Mais l'action que je prône ne se cantonne pas au seul domaine de l'art, il le dépasse et concerne le corps social dans sa totalité.
Notre manière de penser et de procéder est en fait très organique et ce que nous désirons mettre sur pied, c'est une organisation organique qui propose aux gens une voie afin qu'ils puissent quitter toutes les vieilles structures pourries de la société et construire une société essentiellement basée sur des notions d'autodétermination et de liberté pour tout le monde. ce nouveau type de société ne pourra être qu'une société fondamentalement démocratique régie par une autre vision de l'économie des systèmes capitalistes basée sur le profit, la propriété et l'esprit d'entreprise.
[...] L'important c'est que cette recherche soit tournée vers une compréhension radicalement différente de la culture, de la démocratie et de l'action sociale dans le champ industriel.
C'est dire combien il est à a fois nécessaire et vital pour chacun de trouver son arrière plan spirituel dans ce que nous appelons l'individualité ou l'existence particulière.
Chacun possède en effet une certaine manière - et à lui seul propre, - de rêver, de sentir, d'avoir une relation plus ou moins profonde à la nature, à la spiritualité voire à la religion d'entretenir des liens plus ou moins étroits avec ses frères, ses sœurs, son environnement, de se comporter vis à vis du futur, de l'histoire, de l'âme, de la volonté...
Toutes ces relations définissent une aie psychologique qui appartient au domaine de la pensée propre à chacun et qui inclut la volonté, l'héritage qui pour moi représente cette potentialité unique et concrète, ou si l'on veut cette raison, pour laquelle j'ai démarré en 1973 avec cette institution qui se nomme "Université Libre pour la Créativité et la Recherche Interdisciplinaire". Le but de cette institution, c'est que chaque initiative de part le monde soit d'abord comprise comme l'un des différents aspects du monde et chaque fois qu'une initiative se présente, nous voulons lui donner la chance de germer et de s'exprimer. Pour nous même, nous voulons ainsi nous donner une occasion de nous rencontrer en dehors de la sphère spécifique dans laquelle nous sommes enfermés.
L'agriculteur travaille dans un monde qui n'est pas celui de l'ouvrier et le scientifique travaille dans un monde ou une sphère spécifique aux scientifiques sans contact avec le paysan ni avec l'ouvrier. Or ces engagements particuliers de l'être humain m'intéressent au plus haut point parce que chaque domaine de l'activité humaine est à sa façon une manière de rechercher l'esprit, d'entrer en contact avec les forces invisibles et c'est dans la nature de l'homme de rechercher le contact avec ces forces. C'est aussi la raison pour laquelle les dimensions religieuses de toute activité humaine m'intéressent au plus haut point.

[...] La parole, tout tient en elle. Tout tient dans le discours, dans le dialogue. Quelle autre force pourrait il y voir que le langage qui est tout à la fois l'expression la plus élémentaire de la pensée et l'expression de la pensée la plus élémentaire pour aborder les problèmes quels qu'ils soient. Mais c'est aussi l'expression la plus créative des êtres humains. Il est absolument urgent que nous prenions conscience que le langage est le seul moyen d'expression de la dignité humaine. C'est par ailleurs le seul moyen créatif, à nous de le rendre encore plus créatif.
Il faut d'ailleurs savoir que le langage et la pensée sont l'expression même de la liberté et à ce titre, c'est la seule possibilité de changer le système. Cela ne doit pas s'arrêter bien sûr au seul discours. Il faut que tout le monde se persuade qu'il existe une possibilité pour chacun d'aller de l'avant et de susciter des modèles concrets au sein de la société.
[...] Et cela peut seulement se réalise en tablant sur le pouvoir de la pensée et le pouvoir de la parole.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire