vendredi 30 septembre 2011

Static static, static !


Static static, static !
Conférence à l'Institute of Contemporary Art (ICA) de Londres
Jean Tinguely
le 12 novembre 1959

Static, static, static ! Be static ! Movement is static ! Movement is static because it is the only immuable thing – the only certainty, the only unchangeable. The only certainty is that the movement, change and metamorphosis exist. That is why movement is static. So-called immobile object exists only in movement. Immobile, certain and permanent things, ideas, works and beliefs change, transform and desintegrate. Immobile objects and snapshots of a movement whose existence we refuse to accept, because we ourselves are only an instant in the great movement. Movement is the only static, final, permanent and certain thing. Static means transformation. Let us be static together with movement. Move statically ! Be static ! Be movement ! Believe in movement's static quality. Believe in change. Do not pin-point anything ! Everything about us is movement. Everything around us changes. Believe in movement's static quality. Be static !
The constant of movement, of desintegration, of change and of construction is static. Be constant ! Get used to seeing things, ideas and works in their state of ceaseless change. You will live longer. Be permanent by being static ! Be part of movement ! Only in movement do we find the true essence of things. Today we can not longer believe in permanent laws, defined religions, durable architecture of eternal kingdoms. Immutability does not exist. All is movement. All is static. We are afraid of movement because it stands for decomposition – because we see our desintegration in movement. Continuous static movement marches on ! It cannot be stopped. We are fooling ourselves if we close our eyes and refuse to recognize the change. Actually, decomposition does not exist ! Decomposition does not exist ! Decomposition is a state envisaged only by us because we do not want it to exist, and because we dread it.
There is no death! Death exists only for those who cannot accept evolution. Everything changes. Death is a transition from movement to movement. Death is static. Death is movement.
Be youself by growing above yourself. Don't stand in your own way. Let us change with, and not against, movement. Then we shall be static and shall not decompose. Then there will be neither good nor evil, neither beauty nor unsightliness, neither truth not falsehood. Conceptions are fixations. If we stand still, we block our own path and we are confronted with our own controversies. Let us contadict ourselves because we change. Let us be good and evil, true and false, beautiful and loathsome. We are all of these anyway. Let us admit it by accepting movement. Let us be static ! Be static !
We are still very much annoyed by out-of-date notions of time. Please, would you throw away your watches ! At least, toss aside the minutes and hours.
Obviously, we all realize that we are not everlasting. Our fear of death has inspired the creation of beautiful works of art. And this was a fine thing, too. We would so much like to own, think, too. We would so much like to own, think or be something static, eternal and permanent. However, our only eternal possession will be change.
To attempt to hold fast an instant is doubtful.
To bind an emotion is unthinkable.
To petrify love is impossible.
It is beautiful to be transitory.
How lovely it is not to have to live forever.
Luckily, there is nothing good and nothing evil.
Live in time, with time – ad as soon as time has sickened away, against it. Do not try to retain it. Do not build dams to restrain it. Water can be stored. It flows through your fingers. But time you cannot hold back. Time is movement and cannot be checked.
Time passes us and rushes on, and we remain behind, old and crumbled. But we are rejuvenated again and again by static and continuous movement. Let us be transformed ! Let us be static ! Let us be against stagnation and for static !

mardi 27 septembre 2011

Joseph Beuys, conversation avec Eddy Devolder, le 23 février 1988

Extraits de Joseph Beuys, Social Sculpture, Invisible sculpture, Altrnative Society, Free International University, Conversation With Eddy Devolder, Gerpinnes (Belgique), Ed. Tandem, 1990.

Beuys : [...] Ma vision de l'art essaye de briser et de dépasser les frontières de l'ordre artistique, d'une vision restrictive de l'activité culturelle.

Devolder : Vous êtes aussi sculpteur, alors ces dessins comment peut-on les approcher? Comme des dessins de sculpteur ou des sculptures en elles-mêmes?

Beuys : Ce sont des sculptures dans la mesure où elles creusent des matériaux de la vie dans le but de la transformer. Cela correspond pour ma part à une vision plus élargie, plus extensive de la sculpture.
En un sens, le dessin est une sculpture invisible. J'appelle cela aussi d'un autre terme, celui de sculpture sociale. En effet cette forme de sculpture associe et interpelle tout le monde. Elle renvoie à l'existence, à l'être intime, la vie privée de chacun. Ainsi aimerais-je que l'on considère mon travail comme une vision anthropologique de l'art, car dans mon esprit, c'est l'élément de base, le point de départ d'une vision alternative du futur. C'est, en un sens, une anticipation qui sera amenée à se développer et se définit toujours plus à l'avenir. Le cours même du temps ne cessera d'ailleurs de préciser cette notion. Je pense - et cela me rapproche d'une série de personnes qui essayent d'aller dans le même sens, - que cela nous donnera une nouvelle vision et une nouvelle compréhension de la liberté conçue alors comme une liberté dans la culture, c'est-à-dire comme possibilité pour cette liberté de se trouver pleinement et de se réaliser dans la culture. Je voudrais que l'on puisse tout à la fois se débarrasser, se libérer d'une vision restrictive des choses et de l'endoctrinement idéologique des États. J'aimerais que l'on puisse s'affranchir des intérêts économiques tels qu'ils sont conçus dans le système capitaliste occidental aussi bien que dans les États bureaucratiques de l'Est.
Je suis de ceux qui croient que seul l'Art, - c'est-à-dire l'art conçu à la fois comme autodétermination créative et comme processus qui engendre la création, - est à même de nous libérer et de nous conduire vers une société alternative.
[...] Cette idée de créativité fonde la liberté humaine. Et l'expression par excellence de cette liberté, sa principale détermination, c'est l'art.
[...] j'essaie d'approcher une vision plus élargie de l'art tel que je le comprends désormais, à savoir comme sculpture sociale.
[...] J'ai une ambition lorsque je travaille : je veux provoquer et stimuler les gens qui sont aux prises avec des problèmes analogues à ceux qui m'incitent à dessiner. Je veux donner aux gens la possibilité - et susciter en eux le sentiment qu'ils ont le devoir de développer des propositions ou de construire des modèles alternatifs que chacun peut voir, sur lesquels on peut se pencher pour les étudier et à travers lesquels chacun peut communiquer.
C'était déjà ce que j'avais cherché à réaliser avant 1968 en créant "l'Organisation pour la Démocratie Directe". Après quoi j'ai élargi cette structure pour la soumettre à des questions autres que celles de la démocratie. J'étais en effet de plus en plus concerné par des problèmes de liberté et des problèmes sociaux suscités par les structures économiques. C'est ainsi qu'est née clairement et organiquement l'idée d'une "Université Libre Internationale" et j'aimerais qu'elle serve comme modèle de libération pour tous les peuples de la terre. Voilà pourquoi j'ai créé en 1971 l'Université Libre Internationale. C'est à présent une institution ouverte  qui possède de multiples ramifications dans le monde. Ainsi, en Irlande du nord, en Italie, en Allemagne, en Angleterre... on y travaille sous forme de rencontres, de débats... Un peu partout se sont formés de petits groupes qui travaillent en interrelation et forment une espèce de coopérative. Le but c'est d'arriver à créer un immense mouvement qui rassemble l'humanité entière. Un mouvement qui d'abord ouvrirait sur la liberté pour aboutir à l'élaboration de structures démocratiques radicalement différentes.
Par ailleurs, cette vision de la liberté, je crois que seule la campagne, la nature nous en donnera la notion au sens où c'est l'ultime référence de la liberté. La nature en effet est l'élément, la référence déterminante de toute conception de la liberté. Les membres, les adhérents et les sympathisants de l'université sont pour l'instant, en majorité des travailleurs, des ouvriers d'usine, des syndicalistes...
[...] Ainsi nous avons des relations étroites avec le monde ouvrier et à chaque fois que nous nous rencontrons, nous essayons de renforcer nos liens. C'est ainsi que nous sommes également amenés à nous intéresser de plus en plus au monde rural.
[...] D'autre part, il y a évidemment aussi des scientifiques qui se trouvent impliqués dans notre université.
[...] c'est véritablement d'action qu'il s'agit ici et d'une action chaque fois spécifique. Car à chacune des actions, de plus en plus de gens sont impliqués dans l'action, provoqués par elle afin qu'à leur tour, ils réfléchissent et agissent dans le sens de l'action. Mais l'action que je prône ne se cantonne pas au seul domaine de l'art, il le dépasse et concerne le corps social dans sa totalité.
Notre manière de penser et de procéder est en fait très organique et ce que nous désirons mettre sur pied, c'est une organisation organique qui propose aux gens une voie afin qu'ils puissent quitter toutes les vieilles structures pourries de la société et construire une société essentiellement basée sur des notions d'autodétermination et de liberté pour tout le monde. ce nouveau type de société ne pourra être qu'une société fondamentalement démocratique régie par une autre vision de l'économie des systèmes capitalistes basée sur le profit, la propriété et l'esprit d'entreprise.
[...] L'important c'est que cette recherche soit tournée vers une compréhension radicalement différente de la culture, de la démocratie et de l'action sociale dans le champ industriel.
C'est dire combien il est à a fois nécessaire et vital pour chacun de trouver son arrière plan spirituel dans ce que nous appelons l'individualité ou l'existence particulière.
Chacun possède en effet une certaine manière - et à lui seul propre, - de rêver, de sentir, d'avoir une relation plus ou moins profonde à la nature, à la spiritualité voire à la religion d'entretenir des liens plus ou moins étroits avec ses frères, ses sœurs, son environnement, de se comporter vis à vis du futur, de l'histoire, de l'âme, de la volonté...
Toutes ces relations définissent une aie psychologique qui appartient au domaine de la pensée propre à chacun et qui inclut la volonté, l'héritage qui pour moi représente cette potentialité unique et concrète, ou si l'on veut cette raison, pour laquelle j'ai démarré en 1973 avec cette institution qui se nomme "Université Libre pour la Créativité et la Recherche Interdisciplinaire". Le but de cette institution, c'est que chaque initiative de part le monde soit d'abord comprise comme l'un des différents aspects du monde et chaque fois qu'une initiative se présente, nous voulons lui donner la chance de germer et de s'exprimer. Pour nous même, nous voulons ainsi nous donner une occasion de nous rencontrer en dehors de la sphère spécifique dans laquelle nous sommes enfermés.
L'agriculteur travaille dans un monde qui n'est pas celui de l'ouvrier et le scientifique travaille dans un monde ou une sphère spécifique aux scientifiques sans contact avec le paysan ni avec l'ouvrier. Or ces engagements particuliers de l'être humain m'intéressent au plus haut point parce que chaque domaine de l'activité humaine est à sa façon une manière de rechercher l'esprit, d'entrer en contact avec les forces invisibles et c'est dans la nature de l'homme de rechercher le contact avec ces forces. C'est aussi la raison pour laquelle les dimensions religieuses de toute activité humaine m'intéressent au plus haut point.

[...] La parole, tout tient en elle. Tout tient dans le discours, dans le dialogue. Quelle autre force pourrait il y voir que le langage qui est tout à la fois l'expression la plus élémentaire de la pensée et l'expression de la pensée la plus élémentaire pour aborder les problèmes quels qu'ils soient. Mais c'est aussi l'expression la plus créative des êtres humains. Il est absolument urgent que nous prenions conscience que le langage est le seul moyen d'expression de la dignité humaine. C'est par ailleurs le seul moyen créatif, à nous de le rendre encore plus créatif.
Il faut d'ailleurs savoir que le langage et la pensée sont l'expression même de la liberté et à ce titre, c'est la seule possibilité de changer le système. Cela ne doit pas s'arrêter bien sûr au seul discours. Il faut que tout le monde se persuade qu'il existe une possibilité pour chacun d'aller de l'avant et de susciter des modèles concrets au sein de la société.
[...] Et cela peut seulement se réalise en tablant sur le pouvoir de la pensée et le pouvoir de la parole.

samedi 10 septembre 2011

Discussion entre Yves Klein et Pierre Restany, 1961

Discussion entre Yves Klein et Pierre Restany sur la mise au point du livre Yves Klein le monochrome (15.12.1961)


Yves Klein : L'événement c'est évidemment le Vide chez Iris Clert (1958)
On retourne au même schéma que nous avons fait la première fois :
  • Histoire
  • Analyse

Pierre Restany : Alors là l'analyse est très importante parce que le vide amène à l'immatériel etc... Très important : - le vide et le branchement sur l'immatériel -
Notons au passage l'importance que cette exposition a eu pour Tinguely.

Yves Klein : Oui ça l'a réveillé. Il le reconnaît très bien. Il est resté toute la soirée stupéfié, il ne voulait absolument pas partir etc...
Il y a un côté très important c'est le côté de cette exposition du vide c'est-à-dire de l'immatériel pictural que j'avais situé donc, aussi bien en 57 qu'en 58, dans les limites malheureusement architectoniques ; c'était en sommes une galerie de tableaux , elle était vide, je présentais l'atmosphère de la peinture dans la galerie de tableau non pas les murs comme beaucoup de gens l'ont cru. Mais c'était l'atmosphère en soi de partout , qui s'infiltrait partout , qui s'imprégnait . L'imprégnation, le phénomène de l'imprégnation.

Restany : c'est-à-dire que cette zone de sensibilité picturale immatérielle avait encore un support à savoir : le murs de la galerie.

Yves Klein ; C'est-à-dire non. Je disais déjà cette époque là que c'était une imprégnation qui partait hors des dimensions, qui traversait tout, qui s'imprégnait dans tout, aussi bien dans la matière que dans l'atmosphère que dans le vide, mais ce qui était très important, c'est qu'elle était encore figurée. Figurée par la galerie. C'était le lieu de rencontre ; c'était le haut lieu, comme mon atelier aurait pu l'être : en somme j'en avais fait mon atelier. Je voulais en somme présenter l'atmosphère dans cette galerie, qui règne dans l'atelier, la présenter dans cette galerie.
Mais alors ce qui est très important c'est que je me suis aperçu de cela, d'ailleurs on a discuté de ça très longtemps pendant la durée de l'exposition avec tout le monde et c'est là que j'ai fait cette fameuse exposition à Anvers, qui n'avait aucune valeur comme exposition, mais où je suis arrivé le jour du vernissage, à l'heure du vernissage, et on avait laissé mon emplacement vide j'avais dit que j'amènerais mon matériel et lors évidemment personne ne savait de quoi il s'agissait. Tinguely avait exposé à l'exposition et il était dans le coup lui.

Restany : C'était quand l'exposition à Anvers?

Klein : C'était environ 3 mois après l'exposition d'avril 58. Je vais rechercher.

Restany : L'important c'est que tu me précises tout de suite si c'était entre ton exposition d'avril 58 : « Le Vide », et l'exposition en collaboration avec Tinguely en novembre.

Klein : entre les deux
Le principe était formidable parce que c'est là où j'ai dit en arrivant je n'aurais pas dû venir du tout et mon nom n'aurait pas dû figurer sur le catalogue. C'était l'impersonnalisation que je voulais.
La date de l'exposition mars 1959 donc plus tard.


[…]
Restany : Nous sommes en 1958 ; novembre : c'est le premier résultat tangible si l'on peut dire, de la manifestation de l'immatériel à savoir la collaboration avec Tinguely : la vitesse pure et stabilité monochrome, votre exposition commune chez Iris Clert.

Klein : La collaboration avec Tinguely a commencé bien avant cela. C'était à la suite de l'exposition du Vide où Tinguely avait été très enthousiasmé et m'avait proposé de faire quelque chose en commun. Moi, à ce moment là j'allais chez Tinguely parce que je ramassais des pierres dans son jardin pour les peindre en bleu ou pour en faire des socles pour mes éponges, et Tinguely a proposé de faire un tableau en commun : je ferrais le fond monochrome bleu, et lui ferait bouger des éléments sur ce panneau. Et ça devait être présenté au Salon des Réalités Nouvelles.. c'est à ce moment que … a donné sa démission parce qu'on nous a refusés tous les deux en bloc, et …. a envoyé sa démission à Fontene. Te tu rappelles qu'en 55 j'avais été refusé déjà au Salon et alors, une deuxième fois Tinguely a été refusé avec moi alors c'est là où nous nous sommes dits bon et bien partons en vacances et oublions cela. Et ensuite au retour nous avions mûri tous les deux la question chacun de notre côté, et en septembre nous avons préparé cette collaboration qui était beaucoup plus précise. C'est-à-dire que lui se transformait en le mouvement lui-même, sur place, et moi, j'étais le monochrome qui par ce mouvement était transformé en : vitesse pure et stabilité monochrome, parce que la monochromie restait stable t prenait une valeur très étrange sur les bords.

Restany : Il y avait quand même deux choses dans cette exposition, qu'il faut dégager, d'une part ce que tu viens de dire, c'est-à-dire le phénomène de vitesse pure et d'autre part de stabilité monochrome qui était surtout sensible finalement dans tous les disques qui étaient animés dans un mouvement de rotation plus ou moins rapide. Disons : tous les disques en général, ce qui arrangeait tout le monde ; car chacun restait à son propre niveau et sur ses positions. Dans le fond l'image que Tinguely animait était bien la tienne , mais en même temps, comme il sortit d'une époque géométrique, le cercle qu'il animait comme cela ne jurait pas avec son imagination de l'époque, et d'un autre côté pour toi, c'est une façon de diffuser le monochrome. Mais il y avait quelque chose de plus important et dont nous sous sommes aperçus par la suite, parce que cela est à l'origine de tout le développement de l'œuvre de Tinguely. C'était l'occupation de l'espace. Là où il n'y avait plus le simple phénomène de diffusion de la couleur physique pure, avec la vitesse pure d'un côté et la stabilité monochrome de l'autre, il y avait cette structure et ce bruit. Et ce bruit déjà et cette machine qui était une construction.
Le disque blanc ou bleu qui était ta participation à la machine, était animé d'un tressautement à ce moment là. Et ce tressautement la faisait participer d'une autre façon. Ce tressautement appelle cette participation du mouvement dans ton œuvre, à savoir que le tressautement préfigure un peu en quelque sorte, le tremblement des feuilles d'or.

Klein : C'est venu d'une erreur lorsque j'essayais de faire des monochromes en 50 à Londres, et que je n'y arrivais pas, parce que j'étais un mauvais ouvrier doreur. Mais alors après je me suis aperçu que ces feuilles étaient très jolies en mouvement et je me suis dit que cette erreur est une belle chose : utilisons-là.

Restany : en fait on ne peut pas ne pas faire ce petit rapprochement bien que tu sois pour toi mineur.

Klein : C'est une coïncidence intéressante.

Restany : tandis que pour Tinguely la chose est beaucoup plus importante parce que c'est de là qu'est né manifestement sa nouvelle prise d'action sur le monde.

Klein : Ce type là avait cette obsession du mouvement toujours.

Restany : Il y a eu collaboration, mais je ne veux pas dire par là que c'est toi qui lui a donné cette idée.

Klein : C'était une machine qui fonctionnait, on ne savait pas si elle n'allait pas sauter à la figure des gens, elle chauffait terriblement . Cette excavatrice faisait, par un mauvais contact, une étincelle bleue or si te souviens, c'était le seul cercle que faisait tourner Tinguely qui était blanc. Et l'étincelle bleue est devenue comme une aura derrière le petit moteur autour de ce blanc, c'était très curieux.
ça me rappelle le mur de feu chez Colette Allendy fait avec des fusées. Quand j'ai fait le mur de feu, au lieu de le faire au gaz, je l'i fait avec des feux de bengale. C'était formidable, je voyais cette lumière bleue autour de ce cercle blanc. Et ça venait d'un mauvais contact. D'une erreur!

vendredi 5 août 2011

Les machines auto-destructrices de Jean Tinguely, un attentat contre l'ordre établi.


Tinguely a créé deux des idées les plus fascinantes de l'art moderne : la machine qui dessine (la « Méta-Matic »), et la sculpture auto-detructive. Dans les deux cas, il semble bâtir sur les idées de Duchamp : objet de méditation, « machine à penser ». De là il n'y a que quelques pas jusqu'à l'objet d'art transporteur d'actions, facteur qui saisit la vie et la société. Tinguely redécouvre, par le mouvement, des relations et des significations dont l'art de son temps était en majorité dépourvu. Vraisemblablement, ceci est l'explication du fait que l'art de Tinguely est taxé « accessible »
Cet art est une anarchie en pleine force. C'est une parcelle de vie pure qui réussit à se fendre un chemin au-dessus du bon, du mauvais, du vrai, du faux, du beau, du laid. C'est un peu d'existence véritable, d'éternel changement n'ayant besoin de vouloir dire quoi que ce soit et qui ne cherche rien.1
De l'influence des dadaïstes Schwitters et Arp, très tôt éprouvée, à l'amitié de Duchamp et de là à des œuvres qui proclament l'effacement de l'individu, sa fragilité sans remède et la vanité de toute chose, il n'y ni contradiction, ni rupture, mais la logique d'un refus de la sublimation poussé jusqu'au morbide avec cohérence.2

Tinguely considère l'objet de récupération comme un fragment de vie pure perpétuellement changeant, sans signification, sans finalité mais celui-ci n'est pas inoffensif d'après Pontus Hulten qui voit dans cette liberté un attentat latent contre tout ordre établi. Un symbole d'une liberté fabuleuse, absurde, absolue. Une source destructrice. La liberté personnifiée3.

Cette ironie à l'égard de la machine est exacerbée au moment où celle-ci est libérée de sa fonction. C'est un état d'esprit dadaïste que l'on retrouve dans les collages et dessins de Picabia par exemple qui représentent des machines aux fonctions amoureuses mais sans sentimentalité. Alors que Picabia raille les machines à distance, Tinguely les attaque physiquement, matériellement.
Hulten écrira « la mécanique gaie et enjouée de Tinguely est un affront fait à toutes les machines efficaces : son arme est l'ironie »4. Sa mécanique n'est pas de « bon goût » et n'a rien de séduisant, elle est souvent plus effrayante que belle. Souvent ironiquement ludique.
Si l'on avait demandé à Tinguely pour quelles raisons il utilisait de la ferraille, il aurait alors répondu « parce qu'elle est belle ». un vieux morceau de fer a une forme toute particulière ; qu'on s'en serve ou qu'on le jette, il ne sera jamais comme une forme abstraite, complètement dénué de sens. La ferraille a eu une existence différente, elle a eu une fonction et une signification, elle les a perdu et elle est morte, mais Tinguely la ressuscite et lui insuffle une nouvelle vie. La ferraille, comme le mouvement, a des exigences spécifiques, elle implique une sorte de tension, refuse l'abstraction et ses efforts décoratifs fortuits.5
Il mêle l'attitude de l' objet trouvé, du ready-made et l'utilisation d'objets usuels ironiquement promus œuvres d'art au procédé du collage (soudure), de l'assemblage non sans rappeler un certain Merzbau de Hanovre dans les années 1920. Son esprit dadaïste se manifeste par la bouffonnerie provocatrice et la dérision souvent au cours de manifestations publiques.
Tinguely remet en question l'académisme de l'art.
Son art est plein d'humour, quoique anti-rationnel et par là foncièrement anti-traditionnel, il est poétiquement classique en ce sens qu'il reflète au cœur de l'homme ses aspirations à l'amour et à la liberté hors de tout carcan géométrique. Mais si dans ce « junk art » certaines machines sont encore mues par l'homme comme ces deux vélos fous construits pour deux champions cyclistes à Londres et qui devaient dévider le plus possible de rouleaux de papier sur des spectateurs en un temps donné, d'autres antithèses du robot, prennent des initiatives uniquement conditionnées par le hasard, elles sont auto-créatrices et peuvent se servir d'une machine à écrire n'importe comment, piler du verre en tout format ou peindre un très grand nombre de tableaux abstraits en une heure. C'est la joie retrouvée dans la folie-révolte : la vraie sagesse.
Laissons « les cathédrales et les pyramides s'effriter » pour retrouver une nouvelle statique (cf. son manifeste « Fur Statik », lâché d'avion au-dessus de Düsseldorf en 1959)6.

Il créé des machines dans le contexte des Trente Glorieuses et de son culte du progrès. Construites à partir d'objets de récupération, les machines consciemment imparfaites refusent le culte de l'objet neuf produit par une société de consommation. D'un point de vue sociologique, l'approche de Jean Tinguely est celle d'un questionnement né à propos de l'ère industrielle, de l'arrivée et du développement des machines dans l'industrie. Leur rôle dans la modernité, leur statut dans la société et la dépendance de l'homme vis-à-vis de celles-ci.
Ses Machines mettent en cause le mécanisme universel, glacé et sans fantaisie de l'ère moderne.

« Le moteur, je lui fais faire des tours pour lesquels il n'est pas prévu », dit encore Tinguely. Il affirme aussi « Mes machines sont innocentes, je suis un pacifiste ». Anti-machines de guerre contre la guerre pour laquelle on mobilise les machines. Tel pourrait être encore un des sens du baroquisme archaïque de l'anti-ingénieur ingénieux qu'est Tinguely. Et il se meut avec une aisance joyeuse dans sa propre ambiguïté. Et si on se livrait à une psychanalyse des mouvements et des bruits créés par les machines inutiles de Tinguely, sans doute trouverait-on à leur humour des fondements dans un érotisme essentiel ou même une scatologie raffinée.7

La création d'une œuvre d'art est considérée comme un acte ou l'individu libère toute son énergie, pendant lequel il exprime clairement son opinion, essaie d'atteindre une signification sociale et générale et assume pleinement ses responsabilités. Tinguely pense l'art en tant que destruction et pense la destruction en tant qu'art.
« Je partage aussi avec Dada une méfiance certaine à l'égard du pouvoir. On n'aime pas l'autorité, on n'aime pas le pouvoir. C'est une caractéristique des dadaïstes, et aussi de groupe Fluxus, et qui se retrouve encore dans l'attitude des artistes new-yorkais de la deuxième génération, Rauschenberg, Jasper Johns, qui subitement ont fait éclaté les conventions. Il y a là partout une forme de révolte et pour moi l'art est une forme de révolte évidente, totale et complète. »8

Le premier article digne de foi chez tinguely, admirateur de Schwitters, c'est qu'il n'y a pas d'objets dignes et d'objets indignes : tout, même le rebut, le précaire, l'incongru peut changer de signe sous une main suffisamment ingénieuse et forte, et contribuer à l'objet qui renouvellera la vision.
Parodie de l'âge mécanique? Affirmation métaphonique de la perpétuelle mouvance des choses ? Apologie de la violence du non-sens et de la beauté anarchique du déchet? Intimidation généralisée? Il y a de tout ça dans les machines hasardeuses de Tinguely. Une alacrité, un humour, un génie poétique qui sautent aux yeux.9
La destruction est d'avantage une force dynamique10 qu'une promesse du néant.
Ainsi, l'Hommage à New York s'est-il autodétruit dans le jardin du Museum of Modern Art de New York le 17 mars 1960.

Cette célèbre machine n'a vécu que le temps de son autodestruction. Intégralement repeint en blanc à la dernière minute, comme une vierge avant le mariage11, cet invraisemblable assemblage de dizaines de roues de bicyclette (environ 80) ou de voitures d'enfant, de pièces de moteur, de poulies, de tubes, de minuteries, de pétard et de fumigènes, de morceaux de postes de radio, d'un kart, de minuteries, d'une batterie, d'une machine méta-matic, de sculptures et d'innombrables tubes, ce bric à brac insensé, animé par des dizaines de moteurs aux prises notamment avec une machine à imprimer les adresses accouplée à un piano réduit à trois notes tristement lancinantes, chapeauté pour bien faire d'un ballon météorologique orange et doté in fine d'un lanceur de pièces de monnaie conçu par Robert Rauschenberg, tenta effectivement, quoi que sans y parvenir complètement, de s'immoler lui-même dans le jardin du Museum of Modern Art de New York.
D'après Arold Rosenberg, Hommage à New York n'aurait été que l'ultime objet à accéder au statut d'icône du XXè siècle, aux côtés d'œuvres inéluctables tels que le Nu descendant l'escalier de Duchamp, la Persistance de la mémoire de Dali, le fer à repasser avec les clous de Man Ray, le Petit déjeuner en fourrure d'Oppenheim, Guernica de Picasso, Woman I de de Kooning, Erased de Kooning Drawing de Rauschenberg... non seulement la plus récente des représentations esthétiques d'élection du siècle, mais la plus proche de la perfection » dont la réussite aurait été « de ne pas exister » puisque « ce qui en restait après son unique performance fut ramassé à titre souvenirs par le public du musée ou renvoyé aux décharges d'ordures d'où il était venu ». Et le prestigieux critique d'ajouter : « Aujourd'hui, Hommage survit grâce aux photographies, prises lors de son auto-démolition, qui, livre après après livre traitant de l'avant-garde, ne cessent de réapparaître ; sa manifestation figurant dans les pages de couverture du catalogue de l'exposition du Museum of Modern Art intitulée The Machine as seen at the End of the Mechanical Age. Là, il pourrait paraître avoir trouvé sa signification la plus complète, puisque, de toute évidence, rien ne pourrait servir plus adéquatement de monument marquant la fin de l'époque qu'une machine construite sans autre but que de se suicider en se fracassant, s'explosant elle-même pour finalement se noyer dans le bassin du premier musée d'art moderne du monde pour entrer dans l'art, et hors de l'art pour entrer dans le geste de l'avant-garde.12
Le choix du lieu (symbolique) fait sens pour Tinguely qui dès son arrivée à New York avait confié à Dore Ashton, une critique d'art du New York Times qui avait vu son travail à Paris : « Il faut que ça se fasse au Museum of Modern Art, il faut que ça finisse dans les poubelles du museum »13. c'est grâce à l'aide de Ashton et, entre autres, de l'ancien Dadaiste Richard Huelsenbeck, de Marcel Duchamp, sans oublier celle de son galeriste George Staempfli, que Tinguely parvint finalement à convaincre le staff du Museum, d'abord d'autant plus réticent, que l'un des étages du musée avait récemment été la proie d'un incendie.
à la dix-huitième minute, l'extincteur d'incendie devait se mettre en marche derrière le piano, ce qu'il ne fit pas pour la simple raison que le piano s'était enflammé et que le tuyau de caoutchouc, brulé, avait bouché l'extincteur. Mais le véhicule suicidaire se propulsa de trois mètres en avant. Le moteur était si faible que Jean Tinguely dût lui donner un coup de pouce. Il avait toujours su qu'il n'arriverait pas à lui faire parcourir la distance jusqu'à la pièce d'eau. Il ne remplaça cependant jamais le moteur par un autre, plus puissant, ce qui eût été une opération facile, pour la simple raison qu'en tant qu'objet fonctionnel il aurait fallu que le véhicule suicidaire se meuve, mais pas en tant qu'objet d'art. C'était typique de l'attitude de Jean Tinguely à l'égard du moteur. La machine comportait, à d'autres endroits de gros moteurs qui ne faisaient pratiquement rien ; l'un d'entre eux servait même de contrepoids ! Pour Jean Tinguely, le moteur faisait partie de la sculpture.
Pas plus qu'une expérience scientifique, cette expérience artistique ne pouvait se solder par un échec complet. La machine n'était pas traitée comme un objet fonctionnel et n'avait jamais été considérée comme tel. C'est pourquoi des formules comme « ceci ou cela a marché » et « ceci ou cela n'a pas marché » ne s'appliquaient guère à cette action réalisée avec la collaboration de l'ingénieur Bily Klüver. "Pendant que nous construisions la machine, je ne cessais de m'étonner du mépris total de Jean à l'égard des principes fondamentaux de la mécanique. Il exigeait soudain qu'un élément fonctionne, pour le détruire aussitôt après par une intervention triviale. Jean travaillait en artiste et c'est en artiste qu'il choisissait et posait moteurs et courroies de transmission. Seules l'intéressaient les fonctions qui lui étaient accessibles et il les utilisait ou les rejetait à sa guise. Il était séduit, cependant, par les possibilités de la technique et conscient de pouvoir en tirer parti. Tant qu'il les maitrisait entièrement. En tant qu'ingénieur et collaborateur, je faisais partie de la machine et j'étais investi d'une responsabilité proportionnelle à ses dimensions et à la complexité de sa construction".14
Après ce suicide explosif, les fragments de l'œuvre ont été ramassés par le public, privant le musée de l'objet.

La plupart des journalistes admettent n'avoir rien compris. Le New York Time publie, en première page, un compte-rendu relativement circonstancié et positif de John Canaday, intitulé « Machine tries to Die for Its Art » (« Une machine tente de mourir pour son art »). D'autres journaux titrent : « Blazing Sculpture watered down » (« Sculpture en flamme inondée ») ; « Warmed-Over Junk Hot Item at N.Y. Art Show » (« Succès sensationnel d'une camelote réchauffée à une exposition d'art de New York ») ; « Gadget to End All Gadgets, Burns Out » (« Incendie total d'un gadget pour en finir avec tous les gadgets ») ; « Self-Destroying Contraption Quenched by N.Y. Fireman » (Engin autodestructeur éteint par un pompier de New York »). Le 27 mars, le New York Times publie un deuxième article de John Canaday, intitulé « Odd kind of Art » (Drôle d'art »), qui analyse avec sérieux et attention la machine de Tinguely et place l'art autodestructeur dans une perspective historique.
On a du mal à comprendre que le moyen le plus efficace de libérer l'art de sa dimension matérielle passe par sa destruction. Pour les artistes dont l'œuvre est répétitive, comment résister à la tentation de la destruction ? La répétition, Tinguely la connaît bien. Dans ses sculptures, le mouvement se fonde sur le principe de la roue, cette roue qui tourne sans arrêt, inéluctable répétition.

En tant qu'homme libre, il voulait passer sa vie sur un tas d'immondices. Il aurait fait surgir des décombres de grandes constructions compliquées et aurait persuadé, petit à petit, les vagabonds installés dans les petites cabanes proches du dépôt d'ordures qu'il travaillerait à des projets grandioses. Peut-être se seraient-ils joints à lui et l'auraient-ils aidé à construire ? Il n'aurait naturellement jamais été question d'art et ses machines n'auraient eu d'autre vocation que celle de faire partie du tas d'immondices. L'anarchie et le chaos qui règnent dans la décharge constituent un terrain propice au développement de la machine.15


Hommage à New York, est donc, d'après Tinguely, « une œuvre éphémère, passagère, comme une étoile filante, et surtout destinée à ne pas être récupérée par les musées. Elle ne devait pas être « muséifiée ». il fallait qu'elle passe, qu'on en rêve, qu'on en parle, et c'est tout, le lendemain il n'y avait plus rien. Tout retournait aux poubelles. Elle possédait une certaine sophistication compliquée qui la destinait à se détruire elle-même, elle était une machine qui se suicidait ».16
Dans un entretien avec Alfred Pacquement17, Tinguely parle d'une mort libre, d'une purification par l'autodestruction. Pour lui, Hommage à New York est le plus pur car le moins bien contrôlé. Il s'agit d'avantage d'une idéologie puisque la muséification n'est pas possible. À l'image de la ville de New York, l'œuvre performance apparaît comme confuse, chaotique et incontrôlable.
Hommage à New York appartient tout autant, sinon d'avantage, au monde du carnaval, du rituel et, probablement, du potlacht qu'à celui du musée. Aussi, ce qu'Hommage introduisait frauduleusement dans l'univers, théoriquement hors temps et hors espace du musée, ce n'étaient pas seulement des ordures psychopathes, mais bien une autre conception de l'art que celle, typiquement moderniste, imposée par l'institution la plus représentative du monde en la matière. L'idée de monter une machine au comportement incongru au cœur d'une institution dont l'objectif vise à consolider une civilisation, à délimiter une culture et sa formation, séduit particulièrement l'artiste. Certains d'ailleurs ne s'y trompèrent pas. Ainsi David Sylvester, le fameux critique d'art britannique fit une sortie spectaculaire avant même que le suicide n'eût débuté, lançant « I don't like tuxedo Dada », tandis que deux peintres expressionnistes abstraits réputés le suivaient en grommelant leur colère.18 Le critique de théâtre Kenneth Tynan déclara à un journaliste qui l'interrogeait « Je dirais que c'est la fin de la civilisation telle que nous la connaissons... »19
Pour Tinguely la destruction était « d'une part une allusion au côté éphémère de la vie, d'autre part une boutade par rapport à New York et le côté magnifiquement définitif de cette ville et d'autre part c'était surtout une liberté complète que je me donnais en construisant toujours en envisageant la possibilité destructive. C'est à dire en construisant quelque chose pour lequel je n'envisageais jamais de savoir est-ce que ça va durer une minute ou dix minute ou deux heures ou dix ans. Mon problème là était uniquement de m'adonner à une construction complètement folle et libre »20. 

Ainsi en 1961, d'un Toro del Fuego prétendant rendre hommage au peintre Dali dans les arènes de Figueras, quand les cornes et les testicules du taureau de plâtre alourdies d'explosifs sont mises à feu, elles libèrent des torrents de fumée et des ruisseaux d'encre rouge qui se mêlent à la poussière des gravats dont quelques uns atterrissent, comme par mégarde, dans la tribune officielle. 

Au Louisiana Museum de Humlebaeck, près de Copenhague. Tinguely construit une deuxième machine autodestructrice, qu'il baptise Étude pour une fin du monde, sculpture monstre autodestructrice-dynamique et agressive. Il crée un groupe composé de cinq grandes figures et de formes plus petites, utilisant de la ferraille, du plâtre, de la dynamite et des feux d'artifice : la plupart des éléments sont peints en blanc et enveloppés de feuilles d'aluminium brillant. L'inauguration a lieu le 22 septembre 1961. À la tombée de la nuit, Tinguely met en marche ses sculptures devant le premier ministre danois et un vaste public venu de Copenhague et de la banlieue résidentielle. C'est un spectacle étonnant. Les fusées brûlent et explosent dans le ciel, un cheval à bascule oscille sauvagement, une poussette pour poupées se détache de la sculpture, l'astronaute Youri Gagarine, représenté par un pantin cassé, fait une culbute dans l'espace. En finale, le drapeau français, accroché à un parachute, descend lentement vers le sol. Les déflagrations sont tellement violentes que les vêtements des spectateurs sont soufflés par les explosions. Au-dessus de leurs têtes, les fusées passent dans un sifflement d'enfer. Le plâtrage des explosifs augmentent l'efficacité et le résultat s'avère impressionnant.21
D'après Pontus Hulten22, la Suède est un foyer de rationalité, où les ingénieurs jouent un grand rôle. Au début des années soixante, peu de suédois contestent la suprématie du progrès technologique ; comme dans beaucoup d'autres pays on s'apprête à donner au machine le pouvoir de railler l'humanité. Et voilà que soudain en Suisse, un Jean Tinguely tourne en dérision les machines et les prive de leur fonction pratique. Or, cette profession de foi se trouve coïncider avec celle, inconsciente, de nombreux suédois. La manifestation de Tinguely dérange et amuse en même temps. La solennité qui a longtemps dominé la scène artistique se transforme brusquement, on découvre un art gai, amusant et inquiétant à la fois.
En 1962, Tinguely se rend compte que des actions comme Hommage à New York ou Étude pour une fin du monde peuvent mener à une impasse. Ses moyens d'expression risquent de dissimuler le véritable problème, à savoir l'impossibilité de saisir l'insaisissable.
Il décide malgré tout de produire une autre sculpture spectacle autodestructrice, et ceci aux États Unis, à cette époque, centre de l'art moderne ; sa tentative au Louisiana Museum lui a donné envie d'utiliser des feux d'artifice et des explosifs vraiment puissants. Ce genre de projet exclu, à priori, un public traditionnel. La télévision le remplacera. Ainsi les spectateurs pourront-ils assister, en toute sécurité, aux explosions les plus terribles et les plus extraordinaires.
Début février, la NBC sollicite Tinguely qui exposait alors à la Everett Ellin Gallery de Los Angeles, et lui demande de préparer un happening pour le programme de télévision David Brinkley's journal. Tinguely décide alors de créer une nouvelle vision apocalyptique : Étude pour une fin du monde n°2. Il est libre de choisir son lieu ; il pense immédiatement au désert du Névada- où se sont déroulés les premiers essais nucléaires -, et plus particulièrement au lac salé asséché, situé à 40 km de Las Vegas, une ville bâtie par les gangsters à la fin des années quarante, dont la principale source de revenus repose sur les jeux de hasard. Elle convient parfaitement aux intentions de Tinguely et à son amour de l'absurde et du risque. Il construit les différentes pièces de l'Opéra-Burlesque-Dramatique-Big-Thing-Sculpture-Boum, dans le parking de l'hôtel Flamingo. Il dispose ensuite tous ses éléments sur le lieu de l'évènement, en une ligne horizontale étirée, afin de mieux respecter la planéité désertique, incompatible avec les constructions en hauteur : le moindre mégot y assume des proportions monumentales d'après lui. Puis Tinguely achète plusieurs centaines de kilogrammes d'explosif, et le 21 mars, en fin de journée, il met le feu aux différentes parties de l'Étude pour une fin du monde n°2. Mais le seul générateur diesel ne suffit pas à fournir l'énergie nécessaire aux allumages et aux caméras. Il faut choisir. Les électriciens soutiennent Tinguely. Les caméras ne peuvent donc filmer tous les épisodes. Le spectacle dure une demi-heure environ. L'un des événement les plus insolites sera sans doute l'explosion d'un réfrigérateur rempli de plumes.
Le résultat satisfait amplement Tinguely, qui déclare : « On ne peut tout de même pas s'attendre à ce que la fin du monde arrive comme on l'avait imaginée! ». En développant une idée à première vue absurde, il a réussi à ridiculiser les valeurs conventionnelles et et à susciter des doutes sur notre civilisation arrogante et sa technologie. Pour permettre aux machines de s'autodétruire, il s'est servi des moyens les plus violents et les plus brutaux, et a remporté ainsi une victoire sur la violence et la brutalité du monde. Événement doublement ironique, puisqu'il se situe dans le domaine de l'art.
Un des journalistes présents, Herm Lewis, conclut son article sur le happening de Tinguely en ces termes : « En réalité, nous n'avions pas prévu que les erreurs commises auraient permis à Jean de faire partie intégrante de sa création. Lorsqu'une charge de dynamite n'arrivait pas exploser, il se précipitait dans la fumée et les flammes pour la faire sauter lui-même. Plus tard, une fois le danger passé, il est retourné parmi les débris fumants et il en a sorti un moteur encore utilisable. Certains spectateurs ont vu dans ce geste le signe qu'on arrivera pas à détruire complètement le monde : l'homme renaîtra de ses cendres et, emportant sous le bras un objet sauvé, il repartira de zéro. »23

Les machines de Tinguely ne sont pas seulement des caricatures de l'homme, elles sont aussi des caricatures de la vie, et du monde. C'est là que le Zen intervient. Identification globale à l'existence, à son sens, à ses raisons. La fin du monde qu'il avait imaginé dans le désert : spectacle que seul le film pouvait enregistrer, un peu comme une explosion atomique, c'est le message de Tinguely. Derrière tous ces rires communicatifs, cette agitation, ce burlesque, cette vulgarité, il y a une grande amertume. Qui donne la vraie dimension d'une démarche.24

Quand, en 1962, un journaliste lui demande si pour lui il y a un conflit avec la société ?
Tinguely répond : « Oui naturellement je le cherche. Je veux le conflit avec la société, ça me stimule, ça me permet de la voir, ça me stimule pour la combattre en même temps de m'approcher d'elle c'est une chose très nécessaire. Le conflit avec la société c'est un espèce de jeu comme on a cela avec un sparing partner en boxe. C'est une chose très bien pour moi. Et je considère que c'est une base fondamentale nécessaire »25.


En automne 1970, le Nouveau Réalisme fête son dixième anniversaire. Une grande manifestation est organisée par la ville de Milan et par Pierre Restany, fondateur du mouvement : elle comprend une exposition collective à la Rotonda di Besana et des happenings à plusieurs endroits de la ville. Tinguely profite de l'occasion pour réaliser un projet qui lui tient à cœur depuis longtemps : construire, sur le parvis de la cathédrale, une machine analogue à l'Hommage à New York. La projet ne rencontre miraculeusement pas d'obstacles. Une partie des frais incombe à Tinguely et le comte Giuseppe Panza di Biumo offre plusieurs millions de lires pour construire cette machine autodestructrice dont la forme demeure secrète. Pour détourner l'attention des gens, on diffuse une fausse description, celle d'une grande machine noire qui, en se découvrant à l'improviste, virera au blanc avant de quitter la place.
L'énorme bâche pourpre qui recouvre la construction devant la cathédrale, avec les lettres « NR » (Nouveau Réalisme) inscrites en blanc, crée une ambiance solennelle, presque religieuse, NR évoquant INRI. L'aspect extérieur, en fin de compte relativement banal, ne permet pas d'imaginer ce qui se cache derrière la toile. Les différentes parties de la machine, réalisées dans plusieurs quartiers de Milan, sont l'une après l'autre placées à trois mètres du sol sur une plate-forme constamment repeinte, afin de décourager les pompiers et employés municipaux.
Pour ses précédentes machines autodestructrices, Tinguely s'en était remis au hasard et avait multiplié les effets parallèles. Pour la Vittoria, généralement appelée la « machine milanaise », l'artiste se sert d'une technique relativement classique et éprouvée, et tout en prenant plus de risques qu'un pyrotechnicien professionnel, il prévoit des mesures de sécurité destinées à protéger les spectateurs, la cathédrale ainsi que les autres édifices de la place. le soir du 28 novembre, la Piazza del Duomo est bondée. Huit mille personnes environ assistent à l'évènement. Beaucoup de jeunes gauchistes, essentiellement maoïstes, s'apprêtent à manifester contre n'importe quel évènement culturel. Le spectacle commence à neuf heures. La poète François Dufrêne monte sur un podium et harangue la foule. Les haut-parleurs diffusent un discours lettriste, en une langue imaginaire entièrement inventée. Les vocales euphoniques, choisies en fonction de leur harmonie, l'effet comique des possibles associations d'idées et les qualités rythmiques du discours, ressemblent parfois à ceux de Mussolini, frappent l'oreille. La foule est survoltée. La fanfare de l'entreprise de transports métropolitains fait plusieurs fois le tour de la place, en jouant d'authentiques marches italiennes. Pendant ce temps les maoïstes entonnent l'Internationale, en s'accompagnant d'instruments disparates . Une cinquantaine de policiers surveillent la plate forme et la construction de Tinguely. La tension atteint son paroxysme. La foule se presse autour des barrières entourant la structure éclairée par les projecteurs. Des équipes de télévision préparent leurs caméras. On s'attend à ce que le tissu s'ouvre comme un rideau de scène ; mais c'est la structure entière, tissu et échafaudage, qui s'effondre sur le devant. Les photographes ont juste le temps de s'écarter. Un phallus d'or, d'une hauteur de 11 mètres, se dresse devant la cathédrale, tandis que les haut-parleurs diffusent O sole mio, chantée par un ivrogne. De la fumée sort de l'extrémité du phallus. Les détonations sont extrêmement violentes et certaines fusées s'élèvent jusqu'à 250 mètres dans le ciel. Bananes et raisins en plastique doré ornent les testicules. Quant à l'homme qui tourne la grande roue actionnant l'énorme mécanisme interne, il arbore un habit d'amiante, scintillant comme l'argent. La gaité et l'incertitude dominent le spectacle, qui dure une-demi heure environ. Puis la foule, fascinée, se disperse lentement.26
Les milieux officiels milanais décident de ne pas accorder d'importance à l'évènement. Dans le principal quotidien, le Corriere della sera, un simple entrefilet mentionne une « sculpture verticale, de caractère symbolique, évoquant le dieu grec de la fécondité ». pas de photos, pas d'articles. La société bien pensante rend à Tinguely la monnaie de sa pièce : il a caché son jeu, tant pis pour lui.27
Tinguely avec sa création des métas entend créer le substitut, la métaphore ou l'image d'êtres animés dotés de quelque pouvoir expressionnisme ou physiognomique, incarnant même la puissance sexuelle. Il instaure une déviance à l'égard des jeux ordinaires par surenchère, excès : figure de substitution non d'une production mécanique mais de la réalité vivante.



1Pontus Hulten, Méta, Paris, 1973. p.15.
2Philippe Dagen, Enfers mécaniques, l'exposition Tinguely, in Le monde, mercredi 7 décembre 1988
3D'après Pontus Hulten, La liberté substitutive ou le mouvement en art et la méta-mécanique de Jean Tinguely in n°spécial de la revue Kasark, Stockholm, octobre 1955.
4Idem.
5D'après Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.70.
6Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.7.
7Pontus Hulten Méta, Paris, 1973. p.1
8Jean Tinguely in Tinguely parle de Tinguely, émission de la Radio-Télévision belge de la communauté française, présentée par Jean-Pierre Van Tieghem, 13 décembre 1982.
9Tinguely, entrepreneur de l'éphémère, Michel Conil-Lacoste in Le Monde 9 juin 1971.
10L'art amusant de la destruction, sous toutes ses formes, exposition Under Destruction, musée J.Tinguely Bâle, in Le Monde, 13 janvier 2011, p.21.
11D'après Daniel Soutif, Tinguely Ltd ou le crépuscule des machines, in Art Studio, automne 1991 p.74.
12Arold Rosenberg, Past Machines, Future Art, in The De-définition of Art, [1972], Chicago, The University of Chicago Press, 1983. p.155.
13D'après Dore Ashton citée in Tomkins, Jean Tinguely, The Bride and the Bachelors. Five Master of the Avant-garde, Duchamp, Tinguely, Cage, Rauschenberg, Cunningham, New York, The Viking Press, 1965, p.167.
14Bily Klüver, La Garden Party, in Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p. 77.
15Bily Klüver, La Garden Party, in Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p. 74.
16Jean Tinguely in Tinguely parle de Tinguely, émission de la Radio-Télévision belge de la communauté française, présentée par Jean-Pierre Van Tieghem, 13 décembre 1982.
17Enregistrement du 5 mai 1971.
18D'après Tomkins, op. cit., p.177 cité in Daniel Soutif, Tinguely Ltd ou le crépuscule des machines, in Art Studio, automne 1991, pp.79-80
19Idem.
20 Émission Personnalités suisses, Tinguely, Georges Kleinmann, 15 novembre 1962.
21Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.98.
22Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.97.
23Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.119.
24Jean-Jacques Lesveque, Tinguely : folles machines caricatures de l'homme, in Nouvelles Littéraires, 25 juin 1971.
25 Émission Personnalités suisses, Tinguely, Georges Kleinmann, 15 novembre 1962.
26 Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.196.
27Pontus Hulten, Tinguely, Paris, Centre Georges Pompidou, 1988. p.197.

mercredi 3 août 2011

Débricollages « Bricoler-Débris-collage » catalogue d'exposition « débricollage » 15 nov 1974 – 15 janvier 1975, galerie Bischofberger, Zürich

Lois et degrès de liberté chez Jean Flügelrad ou lois à degrés libres chez Jean Tingulrad ou degrés libres des lois chez Jean Flüguely : catalogue pour de nouvelles machines à bruits disciplinés et de hasards considérant

I) l'aspect musical du silence (allumage, extinction ou panne de la machine)
2) le mouvement für statik : faut il toujours faire des trous partout et faut il toujours les boucher? (rôle des doigts, le toucher)
3) La forme. Y a-t-il des formes sérieuses? (rôle des autruches et des rhinocéros sur la scène)
4) La vitesse : peut-on déjà plaisanter le matin de bonne heure?
5) Le temps. Conserve de temps. Le temps peut-il se gâter?
(interlude)
a) les outils de travail sont-ils un instrument de critique uniquement? Parce qu'ils évitent de se ressembler les uns les autres ou bien simplement parce qu'avec les uns on peut assembler les autres? Exemple : si on met une pierre dans sa bouche qu'elle fond et qu'elle est soluble c'est peut-être du chocolat
b) peut-on lire quelque chose à ce sujet et penser en même temps à autre chose? Y a-t-il quelque chose entre les lignes qui permettrait de comprendre tout cela? Faut-il écrire seulement entre les lignes? Peut-on faire quoi que ce soit d'intelligible qui ne soit pas entre les lignes? Les machines de Tinguely sont des machines entre les machines. C.Q.F.D. Une machine alternative ne s'use pas si l'on s'en sert (wonder).
6) si chaque fois qu'un indien fait un concours hippique en formule un il gagne un aigle la moindre hésitation devient la plus intolérable des fautes de goût.
7) comment choisir : « biffer ce qui ne convient pas » ou biffer « biffer ce qui ne convient pas »?
Gérard Minkoff, 26/10/1974

jeudi 14 juillet 2011

Entretien avec Jean Tinguely, 1962

Émission Personnalités suisses
Journaliste : Georges Kleinmann
Durée 35'20''
date : 15.11.1962
Réalisateur : Jean-Jacques Lagrange


Jean Tinguely, qu'est-ce que vous êtes en train de faire ?

Je fais une sculpture

Vous appelez ça une sculpture?

Oui, une sculpture qui sera à la fois une machine et qui sera en même temps une fontaine. C'est-à-dire qui va, en giclant de l'eau, atteindre des dimensions un petit peu supérieures que seulement les dimensions matérielles de cet objet.

C'est donc destiné à être mis dans un parc, à être mis dehors ?

Oui, c'est pour affronter la nature. J'aimerais les marier et j'aimerais qu'ils tiennent le coup, j'aimerais que ce que j'exprime à travers eux ou ce que j'essaie de faire valoir en tant que contact de communication avec les autres. Que les autres ressentent que c'est de notre époque de se servir des machines, de ferraille. Le problème d'aujourd'hui même s'il est mené en quelque sorte dans le non-sens, il faut qu'il soit dans son activité, il faut qu'il se tienne vis-à-vis de la nature aussi parce que la nature continue à exister, elle est un cadre comme un autre.

Oui mais ce que vous faites est absolument anti-naturel

Justement, c'est ça qui m'intéresse. De placer ce côté anti-naturel sur un fond ou vis-à-vis de la nature.

Et quelles sont pour vous les conditions nécessaires à affronter la nature ?

Et bien par exemple celles de Donatello me paraissent les bonnes c'est à dire la statuaire classique, figurative, mais quand il s'agit de faire une œuvre d'art ayant un problème d'aujourd'hui dans son ventre j'ai vu que les sculpteurs avec leur abstraction ont de grandes difficultés à l'extérieur.

Pourtant vos sculptures ont quelque chose d'abstrait en elles-mêmes.

Oui, naturellement elles contiennent beaucoup d'éléments d'abstraction et d'expression personnelle en même temps. Le fait que je m'exprime poétiquement n'exclut pas le fait que je constate qu'il y a un problème purement physique du rapport entre une sculpture, et notre époque et notre entourage.

Vous utilisez quoi pour faire ces sculptures ?

Pratiquement tout. Je ne sais pas à quoi je m'arrêterai. Aussi bien l'énergie, le mouvement, l'électricité, l'aluminium, caoutchouc, ferraille rouillée, ferraille neuve. Couleur, forme, rondeur, angle, cubisme, impressionnisme, propreté, saleté, tout ce que vous voulez.

Est-ce que vous mettez des symboles dans les choses que vous faites ?

Des symboles de quel ordre ?

Je ne sais pas, est-ce que pour vous le fait d'utiliser une taule rouillée signifie quelque chose ?

Non, je la vois en tant que qualité et structure et couleur. Elle me plaira parfois par sa forme, je penserai à la peindre peut-être que je ne la peindrai pas, elle me plaira finalement telle qu'elle est. Je travaillerai avec elle. Je ne contrôle pas ce genre de choses.

Et comment pratiquez-vous avec la matière ? Est-ce que vous voyez quelque chose en vous disant, tiens, ça fera ceci ?

Je ne sais pas. Je ne peux jamais contrôler ça, je ramasse beaucoup de choses, je le prends, je tourne autour ? Parfois je les utilise facilement, parfois je les rejette et je les réutilise plus tard seulement. Ça je travaille avec beaucoup d'hésitation.

Est-ce que vous étudiez par exemple les matières que vous avez.

Non

Pour essayer de vous les ...

Non non, je m'habitue aux matière, je m'habitue à toute sorte de matière. On ne peux pas dire que j'étudie, c'est pas le mot juste.

Tout est rond, tout part du mouvement rond, est ce qu'il n'y a pas une monotonie là dedans ?

Jusqu'à présent je ne crois pas parce que j'essaie toujours de faire travailler des éléments burlesques, d'autre part des élément parfois qui font rire les gens qui les amusent. Alors ce sont des facteurs, psychologiques auxquels je m'accroche et auxquels je fais que les autres s'accrochent. Je ne ferai pas une machine ennuyeuse si vite.


Expliquez moi cette œuvre d'art, vous avez voulu..

Non, je ne peux pas vous l'expliquer. Je me suffis à vous l'expliquer techniquement peut-être mais dans ce que j'ai voulu faire je vous dirai que j'ai surtout voulu affronter la nature par un objet d'ordre humain et machinel et occidental de mon temps par rapport à un arbre vieux de des milliers d'années une tradition méditerranéenne d'une autre époque.

Vous venez d'employer un mot : de notre temps, que signifie de notre temps, quelle est l'importance de notre temps ?

Et bien notre temps est en train de faire des exploits techniques considérables et pas seulement technique mais aussi spirituels et physique et je trouve que pour un artiste il serait bon d'essayer de rester à l'échelle de son époque et de trouver des moyens d'expression ayant un rapport avec son époque et si ces moyens sont en rapport avec lui ça c'est bien mais si il arrive à être aussi dans son temps, à exprimer valablement son temps je crois que ceci sera beaucoup plus important.

Mais quel est le rapport de l'artiste et de son temps ?

Il est toujours le reflet de son temps. Un artiste reflète automatiquement par son expression individuelle son temps.
Il m'a semblé que les cathédrales ont été un exemple d'un effort technique et psychique et spirituel que nous avons tout juste réussi à égaler avec les lance-fusées d'aujourd'hui.

J'aimerais que vous expliquiez parce que les cathédrales pour nous c'est simplement un monument de foi est-ce que ça représente autre chose ?

Oui ça représentait à l'époque tout ce que l'époque était techniquement capable d'exécuter c'était un miracle technique aussi bien que spirituel mais c'était tout au plus comparable à nos barrages énormes, à nos exploits techniques d'aujourd'hui mais je ne vois dans domaine de l'art ou ce que nous appelons art aujourd'hui, je ne vois aucune chose qui peux s'opposer à la puissance du message, à la puissance physique de ce qu'étaient les cathédrales.

Quand on voit des installations industrielles telles que Schebler ou des usines d'aujourd'hui ou des installations pour lancer des roquettes je vois leur puissance plastique et leur beauté physique et je me dis que ça vraiment c'est des choses d'une telle splendeur qu'ils constituent en quelques sortes un vrai moyen d'expression artistique de l'humanité d'aujourd'hui et qu'il est très difficile de faire mieux qu'eux et j'aimerais bien essayer et réussir avec des moyens dits d'art à obtenir des résultats quelque peu analogues qu'obtiennent les explorateurs de l'espace par exemple au cap Canaveral en tant que spectacle plastique d'un dispositif de lance-fusée.

Mais vous venez de parler de fusée, d'installations de fabriques, ce sont toutes des choses fonctionnelles, ce sont toutes des choses qui ont une utilité économique dirai-je donc pour vous l'art serait quelque chose qui a une utilité économique ?

Non pas du tout, moi je vois l'ingénieur et le technicien qui construit une rampe de lancement de fusée , je le vois aussi comme poète bien que lui ne le sache pas je le considère comme un grand plasticien. N'est-ce pas. Lui il n'en est pas conscient il construit dans les buts purement fonctionnels, il construit son pont, sa maison, sous groupe industriel. Mais je le vois en tant que phénomène plastique et je constate qu'il est un grand poète et je l'admire beaucoup pour ces qualités là.

Vous employer toujours le mot technique mais l'artiste a une technique cela ne suffit pas ?

Oui mais il ne faut pas avoir peur de les améliorer, de chercher plus loin, d'utiliser de nouveaux matériaux de carrément et hardiment se lancer dans ce que notre époque nous offre et ceci, je vais vous le dire tout de suite n'exclut absolument pas un côté spirituel me semble même est l'essence d'une telle tentative, à l'origine d'une chose sinon, ça n'aurait aucun sens, il faut semble-t-il même ajouter carrément le côté acte gratuit et le côté non-sens tranquillement parallèle à ces matières nouvelles fonctionnelles

Et vous pratiquez l'acte gratuit ?

Je ne fais que ça

Dans quel but ?

Ce que je fais n'a jamais aucun sens

Pourtant vous donnez des noms parfois à vos sculptures.

Oui mais ça c'est des noms d'appellation qui ne donneront jamais le sens à un objet. Il me semble, une objet de moi, une machine ou une sculpture resteront toujours en quelque sorte un exemple très fort et très typique pour l'acte gratuit pur

et qu'est-ce qui vous plait dans l'acte gratuit ?

Et bien, écoutez l'acte gratuit est une manière merveilleuse d'utiliser les libertés humaines et je crois que dans l'art ceci est aujourd'hui une des grande chances qui nous feront survivre parfois aux côtés trop techniques peut être de cette époque et qui nous permettront de sortir en quelque sorte vainqueur, je parle en tant que poète, vainqueur de cette controverse entre technique et homme seul.

Vous utilisez comme matériau fluide l'eau, pourquoi l'eau ?

C'est merveilleux l'eau, c'est une matière transitoire c'est pas une matière c'est presque le ciel c'est une chose qui me plait beaucoup parce que c'est vivant, ça reflète les rayons du soleil sous forme d'arc en ciel et en même temps la nuit si on met les projecteurs ça donne des volumes merveilleusement évasifs et splendides. Moi j'aime beaucoup ça.

Mais est-ce que ce n'est pas un élément éphémère ?

Oui, même très éphémère et je trouve ça très bien et je trouve qu'il faut rendre ça permanent.

Mais comment permanent ? L'eau ne se fige pas.

Espérons le bien. C'est ça qui est l'avantage c'est ça qui est vivant et qui est très fort.

Est-ce le seul élément fluide que vous avez utilisé ?

Non, la fumée j'aime beaucoup aussi. Je fais souvent des objets alors qui eux étaient généralement auto-destructifs carrément. Je les ai fait alors avec beaucoup de différentes fumées. Des qualités de fumée épaisses ou fluides ou vaporeuses.

Et encore, le son ?

Le son m'a parut intéressant parce que premièrement c'est inévitable ça c'est déjà une bonne raison et ensuite c'est naturel ce qui est une autre bonne raison et troisièmement ça me plait beaucoup parce que ça donne à la sculpture une dimension nouvelle également. Ça contacte un nouveau sens.

On ne vous a jamais traité de farceur ?

Si, avec juste raison d'ailleurs parce que j'aime bien travailler avec l'élément de la farce, c'est un facteur avec lequel on arrive à décontracter les gens et qui me paraît parfaitement utilisable.

Et vous tenez à décontracter les gens ?

Oui pour avoir la possibilité, disons pour en quelque sorte pour en augmenter l'intensification de la communication pour en augmenter aussi l'intensité du rapport entre l'objet d'art et disons le spectateur contemplateur.

Mais est-ce que parfois l'éclat de rire ne peut pas être justement une barrière ?

Elle l'est souvent oui. Ça je suis certain c'est même un phénomène d'auto-défense celui qui rit à l'éclat mais je pense qu'en général c'est de toute façon un contact alors à ce moment là c'est bon. C'est bon dans ces rapports que je veux changer, modifier et ces rapports que j'essaie d'amplifier.

Mais à part le fait que parfois une chose fait rire est-ce que vous cherchez délibérément à faire rire ?

Non voyez-vous, ce que je cherche c'est autre chose et souvent en même temps ça fait rire mais ce que je cherche surtout c'est un mélange de réaction chez le spectateur qui serait parfois.. qui peut aussi bien être un sentiment d'affolement, un sentiment d'inquiétude, un sentiment (?) devant une chose absurde et aussi parfois une réaction très simple comme on peut avoir vis-à-vis d'un film de Chaplin ou d'un Harold Lloyd. Ce sont des sensations que je considère comme très importantes.

Oui parce que certaines machines que vous faites, certaines sculptures sont parfois très inquiétantes.

En même temps oui. Mais elle font rire les uns et inquiètent les autres ça les réactions sont alors individuelles .

On pensait par exemple avec les machines à dessiner, on a pensé que c'était une grande farce. En même temps c'était une recherche sérieuse de ma part. Il y avait un côté farce dedans, c'était voulu et j'aimais bien ça. Alors je ne pouvais pas être furieux si on me traitait de farceur, c'était pour moi une chose très réelle et très bien. Et c'était sérieux.

Vous êtes suisse ?

Oui

Pourquoi ne restez-vous pas en Suisse ?

Et bien écoutez j'aime énormément la Suisse, j'y vais souvent mais je préfère me situer à Paris, je pense que c'est plus stimulant et plus libre, plus anarchique, plus ouvert alors qu'en Suisse il y a un certain ordre qui règne, une certaine étroitesse qui m'embarrasserait un peu. Je préfère travailler carrément à Paris

Vous n'aimez pas l'ordre ?

Si beaucoup

Alors ?

Mais Je préfère l'éviter. Je pense qu'un certain désordre contribue à me donner une idée de vie, de non existence, de problème, j'oublie, j'oublie mieux un désordre qu'un ordre. Un ordre c'est quelque chose dont on s'aperçoit très vite et qui a ses loi et c'est un phénomène beaucoup plus puissant qu'un désordre.

Est-ce que vous avez proposé quelque chose à l'exposition nationale ?

Oui, j'ai proposé un labyrinthe dynamique. C'est une construction tubulaire qui serait très haute dans laquelle seraient montées successivement des attractions foraines classiques modifiées parfois, des restaurants, des événements un peu extra forains, des phénomènes étranges et le tout très moderne très mécanisé très beau. Un grande tour lumineuse la nuit ce serait très bien.

Et ce projet n'a pas été accepté.

Non parce que ça serait trop important et les organisateurs ont dit que ce serait une chose qui risquait de dévier l'esprit c'est à dire d'être trop attractif et étant donné que c'est pour le plaisir ça n'aurait pas été bien.

Vous avez été exposé à l'exposition universelle de Seattle

Oui

Comment cela s'est passé ?

C'était magnifique, c'était une grande machine énorme qui se mettait en marche toutes les trois minutes. Ça a fait beaucoup d'effet, c'était très beau.

Vous considérez ça comme une consécration un peu ?

Oui et non mais c'était surtout très bien. J'étais très honoré d'être invité à participer à cette chose.

Vous avez parlé de machines auto-destructrices qu'est-ce que c'est que ça ?

Auto-destructible. C'est certaines improvisations que j'ai fait. Une, la première, au musée d'art moderne de New York qui était une grande et vaste composition, construction, qui était destinée au moment où elle ferait son spectacle, où elle aurait lieu en quelque sorte, à se détruire automatiquement.

Et pourquoi ce motif de destruction ?

C'était d'une part une allusion au côté éphémère de la vie, d'autre part une boutade par rapport à New York et le côté magnifiquement définitif de cette ville et d'autre part c'était surtout une liberté complète que je me donnais en construisant toujours en envisageant la possibilité destructive . C'est à dire en construisant quelque chose pour lequel je n'envisageait jamais de savoir est-ce que ça va durer une minute ou dix minute ou deux heures ou dix ans. Mon problème là était uniquement de m'adonner à une construction complètement folle et libre.

Vous avez fait également une telle machine pour la télévision américaine je crois.

Oui récemment dans le désert du Nevada alors qui elle était pour la télévision américaine parce que là j'ai utilisé plus de moyens de puissance forts c'est à dire des explosifs, de la dynamite, de la poudre noire, des bombes, des fumées, des drames matériels à tel point qu'il n'était plus concevable de mettre un public vis à vis de cette machine et qu'il a fallu avec une petite équipe de télévision s'enterrer en face de la machine pour ne pas être blessés.

Est-ce que pour vous il y a un conflit avec la société ?

Oui naturellement je le cherche. Je veux le conflit avec la société, ça me stimule, ça me permet de la voir, ça me stimule pour la combattre en même temps de m'approcher d'elle c'est une chose très nécessaire. Le conflit avec la société c'est un espèce de jeu comme on a cela avec un sparring partner en boxe. C'est une chose très bien pour moi. Et je considère que c'est une base fondamentale nécessaire

Et vous vous êtes mis en conflit avec la société.

ah j'aime ça oui.

Et est-ce que la société s'est mise en conflit avec vous ?

Je ne crois pas non, elle m'absorbe. Le conflit est uniquement de mon côté. La société est tellement puissante et c'est une machine tellement formidable qu'elle peut facilement me digérer aussi. Me mettre dans ses musées et me piédestalifier et me placer sur les sceaux et faire comme on a toujours fait avec les œuvres d'art. C'est à dire les désamorcer.

Vous avez parlé beaucoup de technique, est-ce que vous êtes technicien ?

Non, je suis poète.

Comment la poésie peut s'allier avec la technique ?

Et bien c'est la technique qui doit s'allier à la poésie.

C'est la technique qui doit la créer ?

Non pas du tout mais la technique est secondaire. C'est une chose qu'on a dans sa poche qu'on utilise d'une manière exactement comparable au mixer, au mélangeur d'un rouge sur tableau.

Pourtant le technicien quand il a fait je ne sais pas moi, une usine ou les rockets il n'a pas pensé à faire quelque chose de beau et pourtant c'était beau.

Oui, oui, je sais c'est magnifique.

Comment ça se fait ?

Et bien je pense que l'espèce humaine est tout simplement poétique par nature et qu'il était artiste sans le vouloir

Vous aimez la vie ?

Euh je ne sais pas. Oui, je la vis. Mais aimer la vie, attention, je ne la contemple pas je la vis. Je n'ai pas de rapport avec la vie, de rapport de contemplation. Je suis dedans je la vis et je la fais dans mon travail.